Lire les sondages, 2: Les questions.

Publié le par cassetoi-vlp

Voici le deuxième volet d'un billet qui aurait été beaucoup trop long, sur les sondages. Cette fois, je m'intéresse au recueil des données. Plus précisément à l'élaboration des questionnaires et à la manière dont ils sont administrés, puisqu'il était question ici de la construction de l'échantillon.

Continuons à voir de plus près ce que sont ces outils « objectifs » d'une mesure « scientifique », ces « baromètres de l'opinion », mettant en jeu une telle dose d'interaction sociale, forcément subjective et aléatoire.

Intentions de vote, mais aussi opinion sur l'actualité

Parmi les leviers politiques d'une campagne électorale, figurent bien sûr les sondages d'intentions de vote. Mais aussi, de manière plus lourde qu'on le croit souvent, ceux qui concernent la perception de l'actualité.

Telle petite phrase, tel projet de loi (1), font l'objet d'un questionnaire, dont les résultats sont infligés aux invités politiques des médias, avec injonction de prendre position à leur tour. Ainsi, la vision imposée par ces questionnaires prendra encore plus de poids, si partielle, voire partiale qu'elle puisse être. Tout refus de réponse devient alors impossible à l'invité : si argumenté fût-il, cela lui vaudrait l'accusation d'incertitude, de défense d'un projet lacunaire, voire incohérent. Les formats restreints de nos médias dominants ne peuvent contenir que le refus, pas l'argumentaire.

Or ces thèmes d'interrogation sont en fait pleins de sous-entendus, et reviennent en fait à demander si l'on aime ou non tel personnage, groupe politique, son action et son attitude. Il serait plus honnête de sonder directement la popularité des acteurs, mais le client a souvent intérêt à ce que certains faits soient rappelés. En ce sens, en mettant l'accent sur tel fait d'actualité, le sondage contribue bien à construire l'opinion.

Dans ce type d'enquête, la construction du questionnaire permet une souplesse bien plus grande que sur de simples intentions de vote.

Voyons donc quelques-uns des moyens utilisables pour obtenir, à la fin, des réponses proches de ce que désire le client, concordant avec des intérêts de classe bien compris.

Formulation de la question

On croit devoir rappeler le contexte, présenter le(s) auteur(s) de la phrase, évoquer ou non l'argumentaire opposé... Autant d'additions à la question : son objectivité ne peut en sortir indemne.

Mon premier exemple est aussi le plus ancien, du moins en France. Il concernait l'entrée dans la seconde guerre mondiale et la question était : « Faut-il mourir pour Dantzig ? ». Une telle énormité se passe, je crois de commentaires. Sachons cependant que son initiateur fut ensuite le fondateur de l'IFOP.

Autre exemple : au moment où, en 1986 l'aviation US bombarde la Lybie, trois sondages sont effectués dans le but de connaître le degré d'acceptation de cette opération parmi les Français. Plus la formulation des questions est concrète, moins l'action militaire recueille d'assentiment :

  • Au maximum, l' « action américaine contre Khadafi » atteint 60%.

  • Lorsqu'on parle de « bombardements », que les villes touchées sont nommées, on descend à 40%.

Face à de tels écarts, la connaissance du libellé exact de la question apparaît indispensable à toute interprétation des résultats : Quand est-ce le cas ? Combien de publications de sondages par les médias reprennent les questions complètes ? Encore plus rare, mais bien utile, il faudrait pour se faire une opinion consulter la plaquette contenant toutes les questions, tous les résultats, la méthodologie, etc... Croyez-moi sur parole, ce n'est pas facile.

Un autre biais possible : dans le cas, fréquent, où une opinion assimile celui qui la formule aux membres d'un groupe, on demande en fait au sondé de choisir un groupe d'appartenance. C'est une autre question que celle qui semble posée.

Éventail de réponses proposées, questionnaires fermés

Une enquête TNS-Sofres de février 2012 concernant « l’opinion sur la désindustrialisation de l’économie française  » formulait ainsi le choix proposé aux sondés :

« Laquelle de ces deux opinions se rapproche le plus de ce que vous pensez ?

  • C’est dans la logique des choses que la France se désindustrialise, elle doit s’adapter et investir dans d’autres secteurs plus innovants .

  • L’industrie doit rester une priorité pour l’économie française et il faut tout faire pour la renforcer .

  • Sans opinion »

Comme eût pu le dire Cyrano : « C'est un peu court, jeune homme ! » Et si ma réponse est par exemple : « Il faudrait garder une certaine part d'emploi industriel », ou « Les industries doivent évoluer vers des productions plus respectueuses de l'environnement », il ne me reste que « sans opinion » . Or, j'ai une opinion !

Contre la non-réponse coûteuse

Les contacts infructueux, je l'ai évoqué dans l'épisode 1, se multiplient. Les gens répondent de moins en moins, et il est courant de devoir en solliciter 10 pour avoir une seule réponse. Or les sociétés de sondage n'échappent pas à la loi de la maximisation du profit. Les interviewers sont les ouvriers de cette industrie, ils fabriquent les produits conçus par d'autres. Leur productivité doit être optimisée, n'oublions pas qu'il s'agit d'un business.

Donc, lorsqu'on tient un client, il faut éviter au maximum qu'il ne réponde pas à certaines questions. Celles-ci sont donc formulées dans ce but : « Si dimanche prochain devait se dérouler le premier tour de l’élection présidentielle pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? » Une telle question mélangera de manière indiscernable des réponses qui auraient été formulées en « sûrement » et en « peut-être », voire en « je ne sais pas trop, mais éventuellement ».

Ceci ne signifie pas que tout le monde doive se déterminer sur un candidat : un minimum de « ne sait pas » est nécessaire pour rendre le résultat crédible. Ainsi, dans un sondage (TNS-Sofres pour Canal+ du 5 février) concernant le degré de certitude quant au vote, l'introduction d'une question était libellée ainsi : « Le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu le dimanche 22 avril. Concernant le choix que vous ferez pour ce premier tour, laquelle des affirmations suivantes se rapproche le plus de votre situation aujourd’hui :  »

Si l'on ne trouve pas quelque chose qui nous convienne, c'est vraiment pure mauvaise volonté, n'est-ce-pas ? Et pourtant, dans le résultat se trouvent encore des « vous ne savez pas si vous irez voter ou non » (non suggéré). La réponse n'était pas proposée, mais une vingtaine de personnes n'en a pas voulu d'autre, et donc on l'a prise en compte. Alors qu'une autre vingtaine est classée dans les « sans opinion ». Quelle différence ?

Rapport au savoir et au pouvoir

Lorsqu'un interviewer vous appelle pour un sondage, un certain nombre de réactions affectives plus ou moins conscientes peuvent être provoquées. Celles-ci vont rarement dans le sens de la pure objectivité des réponses.

Au plus simple, on peut être flatté. On me demande mon avis, pour un démocrate, ce n'est pas rien. Le moins que je puisse faire est d'en avoir un. Cette jeune personne est sympathique, elle fait son travail, je me montre coopératif. Tout ceci advient en l'espace d'un clin d’œil, pas même formulé, oublié avant d'être pensé. Alors le sondé donne des réponses.

Si sa propre opinion ne figure pas dans les propositions, il trouve une approximation.

Si, à la fin d'une question de cinq lignes, il a un peu oublié le début, il ne demande pas de relecture. Dommage, car c'est toujours au début que se trouvent les éléments de contexte qui orientent le jugement. Et ce qu'il pense avoir oublié a, sur l'instant, influencé la formation de son sentiment, comme l'appelaient justement les classiques. La Fontaine et Molière avaient déjà compris, bien avant Freud, que nos opinions ne sont souvent que des sentiments habillés de logique.

Il peut aussi trébucher sur une simple équivoque : Lorsqu'il y a quelques années on demandait aux Français s'ils voulaient plus de libéralisme, presque la moitié (48%) répondaient « oui ». Aujourd'hui ce serait sans doute différent, et c'est ce qui nous amène à nous interroger. Par chance, la suite du sondage comportait des questions de vérification. On put ainsi se rendre compte qu'une grande partie (environ la moitié aussi) des sondés traduisaient « libéralisme » par « liberté », par « se prendre en main », ou le confondaient carrément avec un autre terme.

Le fait d'avoir une idée plus que vague sur la question n'est pas un obstacle à la production d'une réponse. Discuter pour se mettre d'accord est hors de question. L'interviewer n'en a tout simplement pas le droit, il doit questionner à l'identique mot pour mot, c'est l'une des conditions d'une comparaison « scientifique ». Comme dirait l'autre, on tourne en rond dans une impasse. Ou c'est scientifique, ou cela veut dire quelque chose. De toute manière, cela rapporte gros, en image et par suite en clientèle.

Lorsqu'éventuellement je me rends compte que je n'ai pas bien compris la question, ou que celle-ci me semble peu claire ou ambiguë, un autre sentiment peut jouer : je n'ai aucune envie de passer pur un imbécile !

Pourquoi, comment, les lire tout de même ?

Bien d'autres biais auraient pu être soulignés :

Les sondages omnibus, dans lesquels on mélange marketing et politique, où l'on choisit un candidat entre une crème dépilatoire et une station de vacances, par exemple, ce qui est excellent pour la concentration.

Mais aussi le mode d'interrogation, avec la vogue des sondages en ligne. Le recrutement des sondés est alors plus que suspect, les personnes qui ne surfent pas n'existent donc pas ? Ce groupe ne peut-il posséder une certaine cohérence, ou du moins quelques sous-groupes structurés ? Les gens pour qui Internet est trop cher, trop compliqué, trop nouveau ou sans intérêt ne seraient pas des électeurs ?

Quoi qu'il en soit, vous serez sans doute bombardés de sondages dans les mois qui viennent. Il faut faire avec, (du moins pour l'instant!), à défaut d'une réglementation adéquate.

Alors lisons-les. Mais lisons-les vraiment, en allant aux sources, et en critiquant ce que nous lisons. La réflexion n'est-elle pas un des premiers outils du citoyen ?

Par contre, ceci représente un long travail, et suppose à l'évidence d'en lire moins : nous ne nous en porterons pas plus mal.

Et après tout, pourquoi s'infliger la lecture de ces informations qui, la plupart du temps, n'en sont pas ? Ne serait-ce que pour pouvoir répondre à qui les invoque : « Je n'y crois pas mais vous y croyez : je vous apporte une preuve qui tient dans vos cadres. »

 

 

(1)il y a eu abondance 5 ans durant, mais voir différents exemples récents

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