Partager l'article ! Sondages (3) Y'a bon!: Pourquoi les grands médias en sont-ils venus à une telle addiction vis-à-vis des sondages ? Je ne reprendrai pa ...
Parce qu'il y a urgence. Parce que langue de bois et pensée unique, ça suffit. Parce que si chacun ne met pas un peu la main à la pâte, rien ne changera vraiment . Parce que la réciproque est vraie aussi. Parce que le mur se rapproche de plus en plus vite. Parce que la seule proposition crédible pour éviter la catastrophe...
Pourquoi les grands médias en sont-ils venus à une telle addiction vis-à-vis des sondages ? Je ne reprendrai pas ici le couplet de l'invasion sondagière de nos moyens d'information. Par contre, je vous inviterai à un petit test. À mon avis, ils font à ce point partie du paysage que nous ne les remarquons plus. Amusez-vous à compter le nombre de sondages dont les médias vous « rendent compte » pendant, disons, une semaine.
(Une semaine plus tard...) Alors, vous avez vu ? Tout comme les images subliminales que l'on peut glisser dans des films, un sondage est oublié aussitôt que lu ou entendu, mais leur accumulation ne peut que laisser une trace, de l'ordre de « on sait bien que... ». Ils fabriquent notre perception de l'opinion publique, pour autant que cette chose existe. Ils nous construisent une image de ce qui est inéluctable. Ce sera … ou …, car ils sont les « favoris des sondages ». Par là, ils limitent nos choix : qui se prononcerait pour un événement qui n'a aucune chance d'arriver ?
Tout cela n'a rien à voir avec la mission sacrée d'une presse libre, qui est de délivrer une information objective et complète. Alors, encore une fois, pourquoi ?
On peut en donner deux catégories d'explications, certaines sont économiques, d'autres sont politiques. (Comment, « je m'en doutais ? »)
Pour ce qui est des raisons économiques, rappelons d'abord que la presse papier se porte plutôt mal. Et pas uniquement en France. Le New York Times lui-même, a récemment dégraissé ses équipes de journalistes d'une manière drastique. Libération a dû sa survie en tant qu'entreprise à son rachat par Rothschild. Le Monde a roulé en équilibre au bord du précipice à plusieurs reprises ces dernières années. Les médias audiovisuels, quoique moins menacés, lorsqu'ils sont privés ...sont privés. C'est-à-dire astreints à rechercher la baisse des coûts dans tous les secteurs. Leurs journalistes sont dans leur grande majorité des précaires sous-payés, on ne gaspille pas en salaires. Les médias publics ont maintenant un actionnaire qui nomme leurs présidents, octroie leurs budgets et définit leurs objectifs. La soumission y est moins facile, mais la pression est grande. Or, le sondage, c'est du papier pas cher.
Imaginons un instant le rédacteur qui commente la dernière livraison : il ne quitte pas son bureau, s'informe pour un coût marginal sur Internet et vous pond une demi-page en une demi-journée. En plus, c'est prêt à publier le jour même, ce qui correspond bien au rythme auquel les médias travaillent. Le rédacteur en chef n'y perd pas trop de temps non plus. Dans bien des cas, il reçoit la nouvelle et fait commenter sans avoir à s'interroger sur la valeur de l'information. Toute la concurrence en fera autant, on n'envisage même pas de passer outre. C'est simple comme un coup de fil.
Face à cela, dans une rédaction qui effectue un travail journalistique, tout est plus compliqué. La valeur de l'information, le thème et l'angle de l'analyse, l'orientation du commentaire, peuvent donner lieu à débat. On réunit plusieurs personnes dans la même pièce, il faut faire correspondre les plannings,... La prise de décision a déjà un coût mesurable. On est encore loin d'avoir écrit un mot. Ensuite, de nombreux événements n'ont pas le bon goût de se dérouler à Paris. Il semblerait même que certaines choses se produisent hors de France, voire d'Europe. Il faut donc envoyer au moins deux personnes en voyage : transport, nourriture, hôtel. Non seulement c'est cher mais cela prend du temps. Il leur faut tout un matériel hors de prix pour pouvoir retransmettre leur sujet, etc...
Bref, le sondage c'est beaucoup plus moderne, tout en ayant conservé les avantages d'un vieil objet de presse, un peu désuet aujourd'hui, mais qui a fait ses preuves, le feuilleton. Pour fidéliser un lectorat, le principe garde toute sa valeur. La suite au prochain numéro. On présent souvent les sondages comme des photos, mais une série de photos reconstitue un film. C'est beaucoup plus accrocheur. On est perpétuellement dans la question de l'évolution prochaine, surtout si l'on n'est pas satisfait du dernier résultat. C'est comme un indice boursier, on peut en suivre les frémissements, ça devient de l'info sur l'info, on tourne en boucle
Rien n'étant parfait en ce bas monde , il arrive qu'un sondage coûte un peu plus cher, lorsqu'on le commande soi-même. Chaque média doit prendre sa part de ce malheureux surcoût. Par contre, avantage de la sophistication des techniques, le sondeur vous livre à peu près sûrement de quoi faire une audience importante. Qui a vu ces dix dernières années, un sondage commandé par un média, et allant contre ses objectifs ? Même lorsque Libé fait une couverture fallacieuse avec le FN à 30%, il vend des tonnes de papier par l'effet de choc, il pousse puissamment au vote « utile », ce qui est sa ligne éditoriale, et les pubs de son site y gagnent des foules de visiteurs.
De plus, il ne faut rien exagérer. Le prix relatif d'un sondage baisse d'année en année. De nouvelles PME entrent régulièrement sur le marché, la concurrence s'affûte, on trouve des moyens. Dans ce secteur aussi, la précarité devient la règle, à part pour quelques cadres. Non seulement les enquêteurs, mais le secrétariat, la logistique, le traitement des données, sont de plus en plus confiés à des journaliers. On est venu au questionnaire par téléphone, scientifiquement moins valable, mais tellement moins cher. Aujourd'hui, un sur quatre est administré par Internet, ce qui fait qu'on ne peut plus parler d'échantillon représentatif, mais d' « échantillon spontané », totalement imprécis. Mais là,encore, quelle économie ! C'est le client qui fait tout le travail, comme à la pompe à essence, où aux nouvelles caisses automatiques des supermarchés. La taille des échantillons a considérablement réduit, on perd la moitié de la précision mais ça se vend tout aussi bien, voire mieux. Vraiment, on aurait tort de se priver.
On voit que pour l'économie des médias, le sondage est une fameuse trouvaille. Mais ce n'est pas là son seul avantage. En effet, bien rares sont les organes de presse, écrite au audiovisuelle, qui n'ont pas une ligne éditoriale en matière politique. Et quand je dis « bien rares », c'est une précaution de principe, à mon avis c'est le cas de tous. Jusque dans le journal d'Arte on peut déceler une faiblesse pour tout ce que fait l'Europe, un intérêt privilégié pour un certain élitisme culturel et moderne. En bref, on ne le voit pas souvent passionné par l'intérêt du prolo.
Il y a une explication très simple à cet état de choses : qui paye commande. Cette situation n'est pas forcément scandaleuse. Après tout, il n'est pas anormal qu'un organe de presse ait une orientation politique, dans la mesure où il s'intéresse à la vie politique. Le souci en l'occurrence réside dans la dissimulation. Vous trouveriez dans ce pays des millions de personnes qui croient que TF1 n'est pas de droite. Il y a une raison à cela. On sait très bien de nos jours qu'une propagande est bien plus efficace si elle est déguisée en information objective. Dans ce domaine le sondage est au sommet. Il est parvenu à faire passer ses résultats pour une production scientifique, ce qui est une aberration (voir articles précédents), je n'y reviendrai pas. En réalité, on peut presque toujours faire produire à un sondage une réponse à peu près conforme aux attentes du client. Quitte, s'il le faut, à s'y reprendre à plusieurs fois et ne publier que la bonne. La méthode a été abondamment utilisée dans les fameux « sondages de l'Elysée » qui ont fait l'objet d'un scandale.
La formulation des questions peut être un véritable entonnoir, un aiguillage qui ne laisse au répondant que le choix entre une réponse aberrante et celle qui est souhaitée. Ce cas est bien plus fréquent qu'on l'imagine, mais à condition de lire les questions il est facile à déceler. Encore faut-il le savoir et le rechercher.
Plus fourbe, l'ordre dans lequel elles sont posées n'est pas innocent non plus. Il produit ce qu'on appelle un effet de halo, par lequel votre réponse à une question influence les suivantes. Elle vous rappelle un fait, actionne une idée reçue, provoque un état d'esprit, suscite une cohérence, et le tour est joué. Tous les bons vendeurs font usage de ce procédé, même s'ils n'en connaissent pas le nom. Il faut donc lire le questionnaire complet en ayant ce point en tête.
Ne vous culpabilisez pas, les autres non plus ne le font jamais. Quelques rares sociologues se livrent à ces analyses, mais ils n'ont que cela à faire, c'est leur métier. D'ailleurs ils ne doivent pas être de brillants chercheurs : on ne les entend jamais sur les médias...
Il existe bien d'autres biais possibles, mais ces deux-là suffisent pour produire la réponse désirée. Et donc, au sens propre, pour créer une réalité. Ce qu'affirment les sondages est aujourd'hui un élément primordial de la situation politique. Vous n'entendrez quasiment jamais une analyse qui ne repose au départ sur des considérations comme « ils sont à tant pour cent dans les sondages » ou « la tendance des sondages », etc...
Pour certains partis, c'est aussi pain bénit. Lorsqu'on ne dispose plus du réseau militant implanté localement, inséré dans la population, qui permettrait de connaître réellement les réactions de la population, ou lorsque tout simplement on n'écoute plus ce que renvoient ces militants anonymes de province ou de banlieue, on y pallie par les sondages. Et on se concentre sur les véritables enjeux de pouvoir : les gros financements, les postes électifs ou gouvernementaux, les alliances, les parachutages... Voir ce qui se passe à La Rochelle entre l'élu des militants PS et la candidate de Paris aux législatives, madame Royal.
Bref, de quelque côté que l'on se tourne, le sondage apparaît comme le moyen de ne pas tenir compte des besoins et de la volonté de l'électeur. Amusant, si l'on songe que le produit qu'il met en scène est précisément une représentation de l'opinion publique. Et puis tout de même, pour la presse, c'est carrément la réalisation d'un vieux fantasme : on annonce l'événement avant même qu'il ne se produise ! Parlez-moi d'un scoop !
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Jacques Généreux "Nous, on peut!" (Seuil). Un prof d'économie à Sciences PO et Secrétaire National à l'économie du Parti de Gauche, qui vous explique "pourquoi et comment un pays peut toujours faire ce qu'il veut face aux marchés...."
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot "Le président des riches" (La découverte) Deux sociologues, anciens directeurs de recherche au CNRS, qui étudient depuis des années la haute bourgeoisie de l'intérieur. Ici, ils enquêtent sur l'oligarchie qui domine politique, affaires et médias. Ses membres, leurs réseaux, modes d'action, conscience de classe dans un historique du règne qui s'achève.