Bzzzzzz.... Drone!

Publié le par cassetoi-vlp

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Il existe une morale de la guerre. Eh oui ! Ça pourrait être pire. Du moins l'ONU a-t-elle essayé d'éviter le pire. La chose ne fontionne pas à tous coups, mais au moins les démocraties sont-elles supposées limiter les conséquences les plus graves des conflits armés auxquels elles participent. On peut appeler cela « se vouloir civilisés ». Ainsi fut créé un droit international qui institue certains principes. Et puis fut inventé le drone. Pour ezhawk-1mémoire, l'engin dont il est question est un avion télécommandé, un peu comme ces merveilleux jouets que l'on voit parfois évoluer le dimanche autour des petits aéroclubs gazonnés. Deux différences, toutefois, sont à noter.

D'abord, les jouets des militaires étant notoirement les plus perfectionnés, ceux-ci sont équipés d'une caméra embarquée. Cool, non ? On peut réellement se prendre pour le pilote. Un éditeur de jeux vidéos appellerait cela l'expérience utilisateur. Ici, elle est de première qualité. D'autant que cela permet de piloter depuis un bunker du Nevada le drone qui vole au-dessus du Pakistan. L'étendue et le réalisme de la « map » (terrain de jeu) lui vaudraient une note exceptionnelle dans n'importe quel comparatif. Avantage collatéral, le risque de se faire tirer dessus est nul. En effet, le jeu est pimenté par la présence d'armes réelles sur le terrain. Du moins, leur absence n'est pas garantie, ce qui procure à l'occasion un délicieux frisson.

Seconde différence, le joueur l'opérateur dispose de missiles capables d'atteindre une cible au sol. Comme ils sont guidés par un laser, l'image s'enrichit du petit point rouge qui donne tant de cachet.

Mais revenons à la règle du jeu, du moins à sa version précédente, nommée à l'époque « droit international ». Rappelons qu'elle reposait sur un nombre limité de principes simples. En effet, devoir consulter sans arrêt le manuel en pleine partie nuirait à l'expérience utilisateur.

On peut citer en premier le principe de distinction. Celui-ci implique de ne cibler directement que des combattants. Femmes, enfants, vieillards et civils désarmés font partie du décor. Les abattre ne donne aucun point et peut même en retirer.

Or les opérateurs des drones ne « distinguent » rien du tout. Ils frappent quasiment à l'aveuglette. La position de la caméra et la définition insuffisante de l'objectif ne leur permettent pas de reconnaître plus que des silhouettes. Les dialogues entre opérateurs qui ont été publiés montrent des doutes subsistant après le tir. Ce reflet était-il celui d'une arme ou d'un bijou ? Bah, il est trop tard, de toute manière.

Au Pakistan, terrain réservé aux joueurs de niveau élevé, tout mâle de plus de treize ans est considéré comme un combattant potentiel. Rappelons que l'estimation de l'âge et même du sexe reste pour le moins approximative.

Le droit international définissait aussi une « zône de conflit armé » et une liste des comportements qui ne sont tolérables qu'à l'intérieur de cette zône. En dehors, on ne se conduisait pas en guerrier. Le drone fait disparaître ces limites, même les frontières des états ne sont plus des obstacles sérieux. La violation de l'espace aérien devient couramment possible, même si elle nécessite quelques précautions. Ce qui fait du drone un véhicule nettement plus performant qu'un avion présidentiel bolivien, par exemple.

En dehors des pratiques elles-mêmes, de ces nouvelles règles du jeu, il vaut aussi la peine de s'intéresser à la manière dont on en parle. Il faut en effet savoir que l'armée US recrute des philosophes, pour ses services d'« éthique militaire appliquée ». C'est le joli nom qu'il donnent à la propagande qui décrit ces armes comme la technique de guerre « la plus humaine », voire, dans certains documents, « humanitaire ».

  • car elle sauve des vies : surtout celles des soldats de l'agresseur. La distinction combattants/civils est remplacée par nous/eux, sachant que certaines vies sont plus sacrées que les autres. Retirer à l'ennemi la qualification d'humain est un vieux procédé des chefs de guerre. Ici, ce n'est fait que de manière implicite, car le truc est vraiment éventé, depuis la Shoah.
  • Parce qu'elle serait précise. En effet, le guidage laser fait que le missile arrive précisément à l'endroit prévu. Mais il tue tout ce qui vit dans un rayon de 15 m, soit un espace d'environ 700 m2. Bien sûr, le temps que l'image parvienne dans le Nevada et que l'ordre de tir revienne au drone, il frappe avec 2 à 3 secondes de retard. L'objectif peut s'être déplacé, tout comme les innocents des environs. En fait, il se sont tous déplacés. Dans les régions subissant cette sorte de guerre, la consigne est de courir en zigzag dès l'audition du bourdonnement caractéristique. Elle est généralement appliquée. Ces engins supposés précis ne permettent pas de décider sur qui l'on tire. D'où la nécessité de ratisser large.

drone predator US AfghanistanLa présence permanente de drones rend fou. Il s'agit officiellement de « dislocation psychologique ». Celle-ci ne s'applique pas seulement aux combattants, même éventuels, mais à toute la population des zônes concernées. C'est donc bien du terrorisme d'état, au sens propre. C'est une très efficace fabrique d'ennemis et de terroristes, dans les régions visées comme dans la population de l'état agresseur. Les militaires le savent et officiellement s'en foutent. Nous verrons qu'en réalité c'est pire que cela.

L'usage des drones, présenté comme une « guerre sans défaite », est à coup sûr une guerre sans victoire. Elle a donc vocation à durer quelque chose comme une éternité. Cette guerre entretenue comme un feu de camp salvateur par les dirigeants d'un pays oblige à se poser la question de leurs motivations. Et il est vrai qu'une menace extérieure est sans doute la posterflag016meilleure manière d'imposer la discipline à une population. Durant la guerre froide par exemple, avec la menace soviétique la population des Etats-Unis a longtemps montré une louable unité de pensée et d'action.

Seule la guerre du Viet-Nam a réussi à briser vraiment l'unanimisme patriotique. La question qui fâche était « Pourquoi aller mourir là-bas ? » Avec le drone, plus personne ne meurt.

Les militaires utilisant des drones sont même tellement protégés qu'il ne reste de riposte possible que l'attentat contre les civils du pays agresseur. Et la fabrique de terroristes continue à plein régime, dans les deux pays.

Les documents officiels parlent de « chasse à l'homme préventive ». C'est repris dans la presse US.

Cette stratégie de « chasse à l'homme » remplace avantageusement une solution de type Guantanamo. Il n'y a qu'à voir comme Obama est emmerdé avec ce centre de torture. Il ne peut pas relâcher ces gens, que ce soit sur le territoire national ou ailleurs. Aussitôt, ce serait une grêle de procès retentissants contre l'état fédéral US, une mise au ban généralisée pour faits de torture, détention abusive sans procès (certains y sont depuis maintenant 11 ans) etc... Avec l'assassinat préventif, ces inconvénients sont évités. La famille s'occupe des corps.

Noter que lorsqu'on parle de chasse, deux questions sont éludées : le gibier n'est pas humain, n'a de ce fait pas droit aux ménagements réservés aux membres de notre espèce. De plus, on ne signe pas de traité de paix avec les bêtes.

La chasse à l'homme est un vieux thème de western qui a droit de cité aux USA. Ici il faudra trouver d'autres manières de le dire et nous pouvons nous attendre aux pires maladresses. Ou alors ce sera silence et opacité, nous savons bien faire aussi, en recouvrant les choses du voile du secret-défense.

Ah ! J'y pense. J'ai l'air de dire du mal des USA, je vais encore passer pour un je ne sais quoi primaire. Mais rassurons-nous, la France est en train d'en acheter. Le libéral en mode discours automatique vous dira que nous avons, comme toujours, dix ans de retard. Une fois encore, je ne m'en plaindrai pas.

Comme dans un bon petit travail scolaire, nous allons maintenant envisager les évolutions prévisibles de la chose :

  • À l'extérieur, nous avons la « robotique létale autonome », le robot tueur qui décide lui-même d'appuyer sur le bouton. Ce n'est pas un fantasme, les projets sont déjà bien avancés.
  • À l'intérieur, le drone militaire recyclé en drone policier. La répression s'appliquant aux classes dangereuses de sa propre population. Il en existe déjà équipés de Taser ou de balles de caoutchouc. On est sorti depuis longtemps du domaine de la plaisanterie.

Ici, le lecteur de science-fiction combine les deux et imagine une sorte de petit drone Canadair qui gaze les rassemblement indésirables, jeunes brûleurs de voitures ou ouvriers dégraissés. En passant il prend les images pour les fichiers de la Sûreté. Bientôt, les manifs auront lieu dans les appartements, à l'abri des volets fermés. Prenez des notes pour raconter la démocratie à vos enfants.

Un petit espoir subsiste cependant, puisque de nombreux textes juridiques internationaux s'opposent à toutes ces pratiques, et donc des procès sont en cours ou prévus, comme on dit à la météo marine.

Autre inconvénient, lorque les citoyens payaient l'impôt du sang, cela leur donnait le droit de l'ouvrir, notamment d'avoir un avis sur la décision d'entrer en guerre. Le drone est donc un remède à la réticence citoyenne vis-à-vis de toute guerre autre que défensive. En bon Français, un moyen de plus pour ne pas vous demander votre avis. En complément, et en attendant d'avoir généralisé la chose, on y emploie déjà de plus en plus de mercenaires.

Voilà, nous avons à peu près fait le tour, et je dois une gratitude éternelle à ceux qui ont cru jusque-là que je sortais tout cela de ma petite tête. Je dois vous faire un aveu, ces informations proviennent d'un livre, le prochain que je vais lire. Non, ce n'est pas une faute de frappe. Il s'agit de « Théorie du drone », de Grégoire Chamayou. Le monsieur est chercheur en philosophie au CNRS. Moi aussi, j'ai failli sourire, pas longtemps. Compte tenu du travail qu'il fait, heureusement que le CNRS a aussi des chercheurs en philosohie. J'ai donc re-visionné récemment un entretien de plus d'une heure qu'il a eu avec Judith Bernard, pour l'excellent émission « Dans le texte » sur le site d'Arrêt sur Images. Ce re-visionnage a produit sur moi deux effets concomitants.

D'abord je me suis dit : « Pas moyen, ce bouquin, il me le faut. » Je l'ai donc commandé. Il ne va pas tarder, merci. Ensuite, avec les notes, et vu la place croissante que prennent les drones dans l'actualité, je n'ai pas pu m'empêcher de pondre le présent billet. D'autant que l'auteur se donne clairement pour objectif d'offrir des arguments politiques au militant de terrain. Aucune gêne à les diffuser, donc. Et comme je crains qu'il ne reste quelques citoyen(ne)s pas encore abonnés à Arrêt sur Images, qui ne pourront donc voir l'émission, cela devenait un devoir. Mais il va de soi que pour qui le peut, ce riche débat conserve une quantité d'informations et de réflexions que je n'ai pu mentionner ici.

 

 

chamayouOn a proposé à Grégoire Chamayou, à la sortie du livre, de rencontrer de hautes autorités, pour discuter. La proposition venait de l'Elysée.

Il a refusé, non qu'il se prenne pour un héros, mais il n'a pas fait tout ce travail d'alerte pour que le débat public, la mobilisation citoyenne indispensable, soit shuntée sous les lambris des palais de la République. Logique implacable du vrai philosophe.

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